CHAPITRE XI
Hercule Poirot leva les yeux sur la façade de Quarry House, parfait exemple de cette architecture solide et sans grâce qui marqua l’apogée du règne de Victoria. Il imagina facilement ce qu’abritaient les murs épais : de massives dessertes en acajou, assorties à des tables longues et pesantes, une salle de billard sans doute, une cuisine spacieuse, communiquant avec le lavoir, un carrelage luxueux et des cheminées profondes que l’on avait dû remplacer récemment par le chauffage à l’électricité ou au gaz.
À l’étage, des rideaux masquaient les fenêtres.
Une vieille femme maigre répondit au coup de sonnette du visiteur et l’informa que le colonel et Mrs. Weston se trouvaient à Londres et ne rentreraient pas avant une semaine.
Poirot l’interrogea sur Quarry Wood et apprit que les bois étaient ouverts au public, gratuitement. L’entrée, indiquée par un panneau posé sur un vieux portail, se situait à moins de cinq minutes de la maison.
Le détective trouva aisément le passage dont on venait de lui parler et s’engagea sur un sentier en pente douce qu’encadraient des arbres et des massifs de rhododendrons.
Bientôt, il s’immobilisa en proie à des pensées confuses. Son esprit ne se concentrait pas seulement sur le décor environnant, mais encore sur des remarques, des détails qui, lorsqu’il les avait entendus ou notés, l’avaient poussé à réfléchir furieusement, suivant sa propre expression. Un testament falsifié… un testament falsifié et une jeune fille, celle-là même à l’avantage de qui le testament avait été falsifié… Un artiste venu dans le pays pour transformer une carrière abandonnée en un jardin de rêve… Poirot embrassa le décor d’un regard appréciateur et hocha la tête avec satisfaction. Rien, dans le paysage étalé à ses pieds ne rappelait la banale laideur d’une carrière. Ce qu’il voyait à présent, lui remettait en mémoire un autre décor. Il savait que Mrs. Llewellyn-Smythe s’était rendue en Irlande et lui-même y avait séjourné quelques années plus tôt, alors qu’il enquêtait sur la disparition de l’argenterie appartenant à une vieille famille. L’affaire présentant certaines singularités qui avaient éveillé sa curiosité et, sa mission accomplie (comme de coutume avec succès) – Poirot ajouta cette parenthèse au fil de ses pensées – il s’était accordé quelques jours de repos afin de visiter les environs.
Poirot ne se souvenait plus de l’emplacement exact du jardin qu’il était allé visiter. Il se rappelait seulement qu’il se situait du côté de Cork et de Bantry Bay. Ce jardin était resté gravé dans sa mémoire parce qu’il ne ressemblait en rien aux arrangements classiques qui avaient sa préférence : les jardins à la française, la beauté classique de Versailles… Il se rappelait avoir pris le bateau avec un groupe d’estivants et les bateliers avaient dû le hisser à bord tant cet exploit s’avérait pour lui impossible. Ils avaient ramé vers une petite île, tout à fait banale, de l’avis de Poirot qui regrettait déjà de participer à l’expédition. Ses chaussures de ville prenaient l’eau et le vent se jouait de l’épaisseur de son imperméable. Quelle beauté, quelles constructions esthétiques aurait pu abriter cette île rocailleuse ? Le bateau ayant touché le petit embarcadère, les bateliers avaient à nouveau aidé Poirot à enjamber, la coque tandis que les autres touristes s’éloignaient en groupes joyeux. Après avoir rajusté son imperméable et relacé ses chaussures, Poirot s’était lancé sur leur trace, le long d’un sentier en pente raide, parmi des buissons et des arbustes tout à fait communs. Il éprouvait une déception qui allait grandissant au fur et à mesure qu’il progressait.
Et puis, brusquement, la végétation s’était amenuisée pour découvrir une clairière formée d’une terrasse en escaliers qui dominait ce qui, à première vue, pouvait passer pour un décor irréel. C’était comme si les génies primitifs inspirant les poètes irlandais, étaient brusquement sortis de leurs montagnes pour créer là, non à force de peine et de travail, mais par magie, un jardin enchanteur. Les fleurs, les buissons, la fontaine qui rendait un son cristallin, tout ravissait l’œil du visiteur mal préparé à un tel spectacle. Le terrain semblait s’être affaissé naturellement et était dominé par des touffes d’arbustes qui abritaient la terrasse des eaux de la baie dont les brumes encapuchonnaient les collines environnantes. Le détective estimait que ce jardin avait dû éveiller chez Mrs. Llewellyn-Smithe le désir de posséder une pareille merveille, choisissant tout particulièrement de l’implanter sur l’emplacement d’une carrière au milieu d’un décor conventionnel.
Elle s’était donc mise en quête de l’artiste capable de réaliser son rêve et avait trouvé en Michael Garfield l’oiseau rare qui, moyennant sans doute une grosse rétribution, accepta de se plier à ses désirs. Le paysagiste, jugea Poirot en regardant autour de lui, n’avait pas manqué à ses engagements envers sa cliente.
Le détective alla s’asseoir sur un banc et essaya d’imaginer le jardin à l’approche du printemps. Les jeunes hêtres et les troncs argentés des bouleaux, les buissons de roses, les petits genévriers… Même pour cette saison automnale, tout avait été prévu. L’or et le rouge des érables, un ou deux parrotias… Plus loin, un étroit sentier menant à de nouvelles découvertes l’explorateur ravi. Il remarqua aussi des massifs d’ajoncs à moins que ce ne fût des genêts d’Espagne. Poirot n’était pas très fort en botanique, seules les roses et les tulipes lui étaient familières, parce que ses fleurs préférées.
Mais tout ce qui était réuni là donnait l’impression d’être venu s’y grouper tout naturellement, sans qu’une main habile ait cherché à discipliner, à forcer la pousse des plantes. Pourtant, se murmurait Poirot, tout a été arrangé, planté avec minutie, aussi bien cette minuscule touffe de verdure qui s’étire au pied du banc que le large massif aux branchages majestueux s’élevant au centre du jardin.
De là, Poirot s’interrogea pour savoir à qui plantes et fleurs avaient obéi. À Mrs. Llewellyn-Smythe ou à Michael Garfield ?… Ce détail comptait, il en avait la certitude. Mrs. Llewellyn-Smythe, une dame sans doute bien informée, connaissant le jardinage et s’y intéressant au point d’aller visiter les expositions, et de lire tous les catalogues. Elle avait dû établir minutieusement son choix et s’assurer de la réussite de son projet. Cela avait-il suffi ? Poirot ne le pensait pas. La lady avait pu donner ses ordres au paysagiste et s’assurer qu’il se conformerait à ses désirs mais dans le même temps, avait-elle su – sans l’ombre d’un doute – si le résultat obtenu correspondrait exactement à l’idéal qu’elle avait imaginé ? Or, Michael Garfield avait compris ce que sa cliente attendait de lui et il avait réussi à transformer cette carrière désolée en une oasis.
— En Angleterre – remarqua Poirot à haute voix – les gens vous emmènent contempler leurs roses. Ils se lancent dans des explications interminables touchant leurs iris et vous proposent une promenade sous le soleil à l’époque où les hêtres abritent sous leurs feuillages légers, une foule de campanules. Un très beau spectacle sans doute, mais je préfère à cela…, il se tut et revit en pensée ce qu’il préférait : une promenade sur les sentiers du Devon… Un chemin tortueux flanqué de part et d’autre de hauts talus couverts de roses trémières, si pâles, si légèrement teintées de jaune et répandant ce parfum insaisissable qu’elles ne dégagent que lorsqu’elles sont en grande quantité et qui résume mieux que ne pourrait le faire tout autre plante, l’odeur du printemps.
Poirot en vint à se demander à quoi ressemblaient les occupants actuels de Quarry House. Il avait retenu leur nom, un colonel en retraite et sa femme, mais Spencer ne lui avait rien révélé d’autre sur leur compte. Il eut le sentiment que ces gens-là n’étaient pas attachés à leur propriété, comme l’avait été la vieille dame.
Le détective se leva et suivit le sentier à pas lents. Le sol bien aplani permettait à une personne âgée d’aller et venir sans risquer de buter ou de se fatiguer dans des montées et des descentes continuelles. Des bancs d’aspect rustique bien que très confortables, avaient été placés à intervalles réguliers de façon à faire profiter au maximum du décor. Poirot s’avoua que si Michael Garfield habitait toujours le bungalow ou le cottage construit pour lui, il aurait grand plaisir à le rencontrer… Il interrompit brusquement le cours de ses pensées et son œil se fixa, au-delà d’un creux que contournait le chemin, sur des branchages roux qui dissimulaient en partie ce qu’il prit d’abord pour un effet de lumière dans les feuillages.
Poirot réalisa soudain que c’était un jeune homme qu’il apercevait parmi les branchages aux tons changeants, un jeune homme d’une beauté exceptionnelle.
Poirot contourna la dépression. Alors qu’il achevait de parcourir le demi-cercle formé par le sentier, le jeune homme sortit de derrière son rideau de branchages et s’avança à sa rencontre. Sa jeunesse semblait être ce qui le caractérisait le mieux et cependant, alors qu’il approchait, Poirot constata qu’il n’était pas particulièrement jeune. Il devait avoir entre trente et quarante ans ; sur ses lèvres errait un vague sourire de reconnaissance plutôt que de bienvenue. Grand et mince, il avait des yeux à l’éclat velouté et ses cheveux noirs lui emprisonnaient la tête à la manière d’un casque moyenâgeux.
Lorsque Poirot parvint à la hauteur du jeune homme, il déclara à haute voix :
— Veuillez m’excuser si j’empiète sur une propriété privée. Je suis étranger dans le pays où je ne me trouve que depuis hier.
— Il n’est pas nécessaire de vous excuser. – La voix était claire, mais le ton poli cachait une indifférence totale. – Bien que cet endroit ne soit pas ouvert au public, les gens viennent s’y promener. Le colonel et sa femme ne s’en offusquent pas aussi longtemps que les passants ne commettent pas de dégâts. D’ailleurs, ils n’en font jamais.
— Je n’ai pas remarqué, en effet, la moindre trace de vandalisme. Pas de papiers non plus, ni de corbeilles destinées à les recevoir. C’est plutôt inhabituel, non ? L’endroit est désert, alors qu’on s’attendrait à y rencontrer nombre de couples d’amoureux.
— Les amoureux ne viennent pas se promener par ici. Il paraît que le jardin porte malheur.
— Je n’en veux rien croire ! Oh ! pardonnez-moi, je m’appelle Hercule Poirot.
— Michael Garfield.
— Je m’en doutais ! Vous êtes l’auteur de cette merveille ?
— En effet.
— Je ne vous cacherai pas mon étonnement de voir un tel enchantement dans ce que je nommerai en toute franchise, un paysage bien médiocre. Tous mes compliments. Ce que vous avez réussi-là doit vous procurer une grande satisfaction ?
— Est-on jamais complètement satisfait ?
— Vous avez créé ce jardin pour une Mrs. Llewellyn-Smythe, à ce qu’il paraît ? Et on m’a dit aussi que sa maison est habitée depuis sa mort par un certain colonel Weston et sa femme. Sont-ils les nouveaux propriétaires ?
— Parfaitement. Ils ont d’ailleurs eu la propriété à un prix dérisoire. La maison est très grande, assez laide et difficile à entretenir. À l’heure actuelle, les gens ne veulent plus s’encombrer de pareilles casernes. Mrs. Llewellyn-Smythe me l’avait laissée par testament.
— Et vous l’avez vendue ?
— Oui.
— Mais pas le jardin ?
— Le jardin aussi, par-dessus le marché, pour ainsi dire.
— Pourquoi donc ? Excusez ma curiosité.
— Vos questions changent un peu de celles qu’on a coutume d’entendre.
— Je ne questionne pas pour découvrir des faits, mais plutôt pour trouver des raisons. Par exemple, pourquoi a-t-il agi de cette façon et pas de celle-là ? Pourquoi B prend-il une attitude contraire ? Et pour quels motifs C se comporte-t-il d’une manière qui ne ressemble en rien à celles de A et de B ?
— Vous devriez parler à un biologiste. C’est une question d’évolution ou de chromosomes, à ce qu’il me semble.
— Vous venez de dire que vous n’étiez pas entièrement satisfait parce qu’il est impossible de l’être vraiment. Votre cliente l’était-elle, elle, du résultat obtenu ici ?
— Jusqu’à un certain point, oui.
— En tout cas, vous avez créé ici quelque chose de très beau, en ajoutant l’imagination à la science. Tous mes compliments. Acceptez le tribut d’admiration d’un vieil homme qui approche de l’heure où son propre travail touche à sa fin.
— Mais qui, pour le moment, continue ?
— Vous savez donc qui je suis ?
Poirot en fut indubitablement flatté. Il aimait à être reconnu dans un monde où l’on tendait de plus en plus à ignorer son identité.
— Vous suivez la piste ensanglantée… Dans une petite communauté comme la nôtre, les nouvelles circulent vite. C’est un autre personnage familier du succès qui vous a amené jusqu’à nous.
— Vous faites sans doute allusion à Mrs. Oliver ?
— Ariadne Oliver. Auteur à gros tirage. Les reporters se ruent chez elle pour l’interviewer sur des sujets tels que l’agitation chez les étudiants, le socialisme, la tenue vestimentaire des filles modernes, les rapports entre couples non mariés et bien d’autres choses qui ne la regardent en aucune façon.
— Oui, en effet. Et à mon avis, tout cela est déplorable. Je constate cependant qu’ils n’apprennent pas grand-chose d’elle, sinon qu’elle aime les pommes. D’ailleurs, ce détail est connu du public depuis au moins vingt ans et néanmoins, elle continue à le divulguer avec la même sérénité. Je crains pour elle qu’elle n’aime plus tellement les pommes, désormais.
— C’est à cause d’une histoire de pommes que vous êtes ici, n’est-ce pas ?
— Oui. Des pommes à la fête du Potiron. Vous étiez présent à cette soirée ?
— Non. :
— Vous avez de la chance.
— De la chance ? Michael Garfield répéta les mots d’un ton étonné.
— Compter au nombre des invités d’une soirée où un crime a été commis n’a rien d’agréable. On vous demande votre emploi du temps, des dates, on vous pose un tas de questions indiscrètes. Vous connaissiez la fillette ?
— Certainement. Les Reynolds sont connus de tous dans le pays. Je suis d’ailleurs en excellents termes avec les habitants de la région. À Woodleigh Common, chacun est plus ou moins intime ou ami avec ses voisins.
— Comment était-elle, cette Joyce ?
— Insignifiante. Elle possédait un timbre de voix très désagréable, criard. Ma foi, c’est à peu près tout ce dont je me souviens sur son compte. Je n’aime pas les enfants. Ils m’ennuient. Joyce m’ennuyait. Lorsqu’elle parlait ce n’était que d’elle-même.
— En bref, pas intéressante ?
La question parut surprendre le paysagiste.
— Je ne le pense pas. Aurait-elle dû l’être ?
— À mon avis, les personnes sans intérêt courent rarement le risque d’être assassinées. Les meurtriers tuent par amour, par convoitise ou par peur. On a le choix, mais il faut un point de départ… – Jetant un coup d’œil à sa montre, il déclara : Excusez-moi, je dois me remettre en route, car on m’attend. Encore tous mes compliments.
Il reprit sa promenade, avançant avec précaution. Pour une fois, il se félicitait de ne pas porter ses souliers vernis trop étroits.
Michael Garfield n’était pas la seule personne qu’il devait rencontrer dans le jardin. Alors qu’il parvenait au bout du chemin qui se divisait en trois sentiers, il vit, à quelques pas de lui, une fillette assise sur un tronc d’arbre renversé. À son approche, elle se leva.
— Vous êtes sans doute monsieur Hercule Poirot ?
Sa voix avait un ton cristallin qui s’harmonisait avec sa taille menue et son apparente fragilité. Quelque chose en elle évoquait le jardin enchanté et lui donnait l’apparence d’une dryade ou d’un lutin.
— Lui-même.
— Je suis venu à votre rencontre. Vous prenez bien le thé chez nous ?
— Avec Mrs. Butler et Mrs. Oliver ? Exact.
— Mummy et tante[3] Ariadne – Elle ajouta sur un ton de reproche : Vous êtes en retard.
— J’en suis désolé. Je me suis arrêté pour parler avec quelqu’un.
— Je vous ai vu, en effet. Il s’agissait de Michael.
— Vous le connaissez ?
— Bien sûr. Nous sommes ici depuis si longtemps que je connais tout le monde.
Curieux, Poirot lui demanda quel âge elle avait.
— Douze ans et l’année prochaine j’entrerai en pension.
— Cela vous plaira-t-il ?
— Je ne le saurai vraiment que le moment venu. Il faut que vous veniez à présent.
— Mais certainement, certainement. Pardonnez-moi encore d’être en retard.
— Cela n’a pas grande importance.
— Comment vous appelez-vous ?
— Miranda.
— À mon avis, ce nom vous sied à merveille.
— À cause de Shakespeare ?
— Oui. L’étudiez-vous à l’école ?
— Miss Emlyn nous lit parfois certains passages de ses œuvres.
S’engageant sur le sentier central, la fillette annonça :
— Nous n’avons pas très loin à aller et nous déboucherons au fond de notre jardin.
Regardant par-dessus son épaule, elle indiqua du menton le milieu du jardin qu’ils abandonnaient.
— C’est là-bas que se trouvait la fontaine.
— Quelle fontaine ?
— Oh ! c’est si vieux ! J’imagine qu’elle existe toujours sous les arbustes et les azalées. Elle était toute cassée vous comprenez. On l’a démantelée et personne n’en a construit une autre pour la remplacer.
— C’est dommage, vous ne croyez pas ?
— Aimez-vous beaucoup les fontaines ?
— Ça dépend.[4]
— Je connais un peu de français et j’ai compris votre remarque.
— Vous semblez avoir reçu une très bonne éducation.
— Tout le monde dit que Miss Emlyn est un excellent professeur. Elle est notre directrice et bien qu’elle se montre souvent d’une sévérité excessive, ses leçons sont parfois très intéressantes.
— Venez-vous souvent ici ?
— C’est une de mes promenades favorites. Vous comprenez, lorsque je suis là, personne ne sait où je me trouve. Je grimpe aux arbres et m’assieds sur les branches pour regarder un tas de choses. Cela me plaît d’observer ce qui se passe alentour.
— Quoi, par exemple ?
— Les oiseaux et les écureuils.
— Et les gens ?
— Quelquefois. Mais bien peu passent par là.
— Je me demande pourquoi.
— Peut-être ont-ils peur ?
— Pour quelle raison auraient-ils peur ?
— Parce qu’il y a longtemps, quelqu’un a été tué dans ce coin. Je veux dire, avant que le jardin ne soit créé. On l’a trouvé sous un tas de pierres, ou de graviers. Pensez-vous que le vieux proverbe soit juste, celui qui dit qu’on naît pour être pendu ou noyé ?
— Personne n’est né pour être pendu, de nos jours. Cette coutume n’est plus pratiquée en Angleterre.
— Mais elle persiste dans d’autres pays où l’on pend les gens jusque dans la rue. Je l’ai lu dans le journal.
Miranda ajouta du même ton :
— Joyce a été noyée. Mummy ne voulait pas me l’apprendre, ce qui est assez stupide, ne trouvez-vous pas ? J’ai tout de même douze ans.
— Joyce était-elle de vos camarades ?
— Oui. Dans un sens. Elle me racontait parfois des choses fort intéressantes, à propos d’éléphants et de rajahs. Elle a eu l’occasion de voyager aux Indes. J’aimerais bien y aller. Joyce et moi, nous nous confions tous nos secrets. Personnellement, je n’en ai pas tant que Mummy. Savez-vous qu’elle est allée en Grèce ? C’est là-bas qu’elle a fait la connaissance de tante Ariadne, mais je n’étais pas du voyage.
— Qui vous a appris la nouvelle au sujet de Joyce ?
— Mrs. Perring, notre cuisinière. Elle en parlait avec Mrs. Mindens, la femme de ménage. Quelqu’un lui a maintenu la tête dans un seau d’eau, n’est-ce pas ?
— Soupçonnaient-elles qui aurait pu être ce quelqu’un ?
— Je ne pense pas. Elles ne semblaient pas s’en douter. Il est vrai qu’elles sont toutes les deux très sottes.
— Et vous, Miranda, le savez-vous ?
— Je n’étais pas présente à la soirée. Ce jour-là, j’avais mal à la gorge et un peu de température. Mummy n’a pas voulu me laisser sortir. Nous allons passer à travers les massifs. Prenez garde de ne pas accrocher vos vêtements.
Poirot obéit, mais les espaces très limités d’une haie convenaient mieux à la mince silhouette d’une enfant qu’à la sienne. Le petit guide se montra cependant plein de sollicitude, prévenant le détective à propos des épines et écartant quelques branches redoutables pour lui permettre de passer sans encombre. Ils se retrouvèrent au fond d’un jardin négligé et suivirent une allée bordant un potager rudimentaire. Bientôt, ils atteignirent un espace étroit, mais parfaitement entretenu, parsemé de rosiers et menant à un bungalow.
Précédant le détective, Miranda monta quelques marches et s’immobilisa sur le seuil du salon qui s’ouvrait par une double-fenêtre pour annoncer avec l’orgueil du collectionneur qui vient de capturer un rare spécimen de scarabée :
— J’ai réussi à le trouver !
— Miranda ! Vous ne lui avez pas fait passer la haie ! s’écria sa mère. Vous auriez dû contourner le chemin et emprunter l’allée centrale !
Mrs. Oliver s’avança, indécise.
— Je ne me souviens plus si je vous ai déjà présenté à mon amie Mrs. Butler ?
— Certainement. Au bureau de poste.
Les présentations s’étaient faites très vite, alors que les intéressés se trouvaient dans la queue devant un guichet… Poirot put, cette fois, mieux observer l’amie de Mrs. Oliver. Il en gardait le souvenir d’une mince silhouette drapée dans un imperméable et coiffée d’un joli foulard. Judith Butler devait avoir dans les trente-cinq ans et alors que sa fille ressemblait à une nymphe des bois, on associait mieux la mère aux ondines. Elle aurait pu être une jeune fille rhénane avec ses longs cheveux blonds lui tombant sur les épaules et son visage délicat, un peu trop allongé, aux pommettes creuses, mais éclairé de deux grands yeux verts frangés de cils très fournis.
— Je suis ravie d’avoir l’occasion de pouvoir vous remercier comme il se doit, monsieur Poirot. C’est bien aimable à vous d’être venu à Woodleigh Common sur la prière d’Ariadne.
— Lorsque Mrs. Oliver me demande quelque chose, je ne puis que me conformer à ses désirs.
— Quel gentil mensonge ! s’exclama l’intéressée.
— Elle est certaine que vous pourrez démêler cette affaire épouvantable. Miranda, ma chérie, pouvez-vous aller dans la cuisine ? J’y ai laissé les « scones » que vous trouverez sur un plateau au-dessus du four.
Avant d’obéir, Miranda adressa à sa mère un sourire qui signifiait clairement : « Vous voulez m’éloigner pour un temps, n’est-ce pas ? »
Lorsqu’elle eut disparu, Mrs. Butler reprit :
— J’ai agi de mon mieux pour qu’elle n’apprenne pas les détails de… de cette horrible aventure, mais j’aurais dû comprendre qu’elle ne pourrait longtemps les ignorer.
— Rien, en effet, madame, ne fait plus vite le tour d’une petite communauté que la nouvelle d’un drame, surtout un drame comme celui qui vient d’avoir lieu. Et de toute manière, on ne peut avancer longtemps dans la vie sans découvrir ce qu’il se passe autour de nous. Les enfants se montrent d’ailleurs tout particulièrement aptes à le réaliser très tôt.
Mrs. Oliver intervint :
— Je ne me souviens plus si c’est Burns ou Sir Walter qui a écrit : « Il y a parmi nous un enfant qui prend des notes », mais il savait certainement de quoi il parlait.
Mrs. Butler enchaîna :
— Il semblerait que Joyce Renolds ait remarqué quelque chose qui se rapporte à un meurtre. On a cependant du mal à le croire.
— Croire qu’elle ait pu l’avoir remarqué ?
— Croire que si elle a vraiment eu l’occasion d’en être témoin, elle ait pu attendre si longtemps pour en parler. Ce trait ne correspond nullement à son caractère.
— Le point sur lequel tout le monde ici paraît d’accord, c’est de voir en Joyce une menteuse invétérée.
Judith Butler hasarda :
— J’imagine qu’il est peut-être possible qu’une enfant invente une histoire qui, par la suite, s’avère exacte ?
— Ne nous égarons pas, madame, et partons de ce fait : le meurtre de Joyce.
— Je suis sûre que vous avez déjà bien progressé, exulta Mrs. Oliver. Il est même possible que vous ayez mentalement résolu toute l’affaire.
— Madame, ne me demandez pas l’impossible. Vous êtes toujours si pressée.
— Pourquoi pas ? Personne n’arriverait à rien de nos jours, s’il ne se hâtait.
Miranda revint à ce moment, portant une assiette de scones.
— Dois-je les mettre sur la table, Mummy ? Vous avez sans doute fini de bavarder ? Ou bien me faut-il retourner à la cuisine ?
Sa voix avait un accent moqueur. Mrs. Butler attira à elle la théière en argent ancien, y versa une pincée de thé et l’eau bouillante, puis servit tandis que Miranda passait les assiettes de scones et de sandwiches au concombre avec un sérieux plein d’élégance.
— Adriadne et moi nous sommes connues en Grèce, annonça Mrs. Butler.
Son amie enchaîna :
— J’étais tombée à l’eau alors que nous revenions d’une petite île et que les marins ne cessaient de répéter « sautez », ce que je fis au moment où le bateau était poussé par une vague. Judith aida à me repêcher et cela a créé une sorte de lien entre nous. N’est-ce pas, Judith ?
— Parfaitement. D’ailleurs, j’ai tout de suite aimé votre prénom. Sans que je puisse expliquer pourquoi, je trouve qu’il vous va.
— Je crois savoir qu’il est grec. C’est mon nom de baptême et je ne l’ai pas inventé pour signer mes livres. Mais rien de ce qu’il implique ne m’est jamais arrivé. Par exemple, je n’ai pas été abandonnée sur une île grecque par mon bien-aimé !
Poirot mit discrètement la main devant ses moustaches pour dissimuler le léger sourire qu’il ne put réprimer à la pensée de Mrs. Oliver en jeune vierge délaissée.
— Nous ne pouvons tous vivre en accord avec la destinée de nos prénoms, constata Mrs. Butler.
— Non et pour ma part, je ne puis vous imaginer tranchant la tête de votre amant, comme dans l’histoire de Judith et Holopherne.
D’un ton doux et posé, Miranda intervint :
— Si je devais tuer quelqu’un, je m’y prendrais en usant de beaucoup de gentillesse. Ce serait sans doute difficile, mais je n’aime pas faire du mal. J’aurais recours à une drogue et il s’endormirait en faisant des rêves merveilleux dont il ne sortirait plus. – Disposant soigneusement les tasses sur le plateau, elle proposa : Je vais laver ces choses, Mummy, et si vous voulez, vous pourrez montrer le jardin à M. Poirot. Il y a encore quelques roses « Reine Elizabeth ».
Elle sortit, portant son chargement avec précaution.
— Miranda est une enfant extraordinaire, constata Mrs. Oliver.
— Vous avez une très jolie fillette, madame, renchérit Poirot.
— Oui, je crois qu’elle embellit. On ne sait jamais comment seront les enfants, une fois grands, car leurs traits changent souvent durant leur adolescence. J’avoue que maintenant, Miranda ressemble assez à une nymphe des bois.
— Il n’est donc pas étonnant qu’elle aime le jardin qui jouxte le vôtre.
— Parfois je souhaiterais qu’elle n’y soit pas si attachée. Cela me rend nerveuse de songer aux rencontres que l’on peut faire en des lieux isolés, même s’ils se situent à proximité du village ou de maisons forestières. Et c’est pourquoi il faut absolument que vous découvriez, monsieur Poirot, pour quelles raisons Joyce est morte de façon aussi affreuse. Tant que nous ne saurons pas qui est le criminel, nous ne nous sentirons pas en sécurité, à cause de nos enfants, vous comprenez. Ariadne, accompagnez M. Poirot dans le jardin. Je vous rejoindrai dans un instant.
Alors que leur hôtesse finissait de desservir et gagnait la cuisine, Mrs. Oliver entraînait Poirot à l’extérieur. Le petit jardin était semblable à beaucoup d’autres en cette saison automnale. Il lui restait encore quelques gerbes d’or et de marguerites de la Saint-Michel, ainsi que des roses aux pétales délicats, dressées sur leurs tiges durcies. Mrs. Oliver se dirigea vers un banc de pierre sur lequel elle se laissa tomber en invitant Poirot à l’imiter.
— Judith a admis que Miranda ressemblait à une nymphe de la forêt, fit-elle, mais vous-même que pensez-vous de Judith ?
— Je trouve qu’elle devrait s’appeler Ondine.
— Mais votre opinion sur elle ?
— Je n’ai pas encore eu le temps de me former une opinion définitive sur son caractère. Je dirai seulement que quelque chose semble la tourmenter.
— Cela vous étonnerait-il ?
— Ce que j’aimerais, madame, c’est que vous, vous me confiiez ce que vous savez et pensez d’elle.
— J’admets que j’ai eu la chance de bien la connaître durant notre croisière.
— Vous ne la connaissiez pas avant ?
— Non.
— Des détails sur Mrs. Butler ?
— Elle est veuve. Son mari, un pilote d’aviation, est mort il y a des années, au cours d’un accident. J’ai l’impression qu’il a laissé sa femme assez démunie. Sa mort soudaine l’a beaucoup bouleversée et elle n’aime pas en parler.
— Miranda est sa seule enfant ?
— Oui. Judith travaille dans le voisinage comme secrétaire à mi-temps. Elle n’a pas d’emploi fixe.
— Avez-vous rencontré la propriétaire de Quarry House ?
— Vous voulez dire le colonel et Mrs. Weston ?
— Non, la propriétaire précédente, Mrs. Llewellyn-Smythe.
— Il me semble avoir entendu quelqu’un mentionner ce nom, mais elle est morte depuis deux ou trois ans. Les vivants ne vous suffisent-ils donc plus ?
— Certainement pas. Je dois aussi me renseigner sur ceux qui sont morts ou qui ont disparu.
— Qui a disparu ?
— Une jeune fille « au pair ».
— Mon Dieu ! Elles ont presque toutes la manie de disparaître, comme vous dites ! Vous ne croiriez jamais certaines histoires que me révèlent mes amies sur leurs filles « au pair ».
— Il n’y a pas lieu de penser que celle à laquelle je faisais allusion a été assassinée. Ce serait plutôt le contraire.
— Que voulez-vous dire par là ? Votre remarque n’a aucun sens.
— Probablement pas. Tout de même…
Il sortit son calepin et griffonna quelques mots sur une page déjà couverte de caractères.
— Qu’êtes-vous en train d’écrire ?
— Je note certains événements qui se sont déroulés dans le passé.
— Vous semblez vous préoccuper beaucoup du passé ?
— Le passé est le père du présent. – Tendant son calepin, il offrit : Voulez-vous savoir ce que j’ai marqué ?
— Naturellement !
Poirot ouvrit une page sur laquelle était inscrit : Décès par exemple, Mrs. Llewellyn-Smythe (très riche), Janet White (maîtresse d’école), clerc de notaire (poignardé). Précédemment poursuivi en justice pour falsification de documents.
En dessous, on lisait :
« Fille au pair disparaît. »
— Pourquoi aurait-elle disparu ?
— Parce qu’elle était sur le point d’avoir des ennuis d’ordre juridique.
Plus bas, Poirot indiqua un mot « Falsification » suivi de deux points d’interrogation.
— Falsification ? Pourquoi falsification ?
— C’est ce que je me suis demandé. Pourquoi ?
— Quel genre de falsification ?
— Un testament, ou plus exactement le codicille d’un testament, et qui devait avantager la fille « au pair ».
— Manœuvres captatoires ? suggéra Mrs. Oliver.
— Une falsification de documents, c’est beaucoup plus sérieux que de simples manœuvres captatoires.
— Je ne vois cependant pas quel rapport cela peut avoir avec le meurtre de la pauvre Joyce ?
— Moi non plus. Par conséquent, c’est intéressant.
— Quel est ce mot qui vient ensuite ? Je ne puis le déchiffrer.
— Éléphants.
— Éléphants !
— Ils peuvent avoir leur importance.
Se levant, il annonça :
— Il me faut partir, à présent. Veuillez m’excuser auprès de notre hôtesse de ne pas prendre congé d’elle. J’ai eu beaucoup, de plaisir à faire sa connaissance et celle de sa charmante et extraordinaire enfant. Conseillez-lui de bien veiller sur sa fillette.
— Au revoir. Vous aimez à être mystérieux et j’imagine que rien ne vous fera jamais changer d’attitude. Vous ne dites pas quel est votre programme à venir.
— J’ai pris rendez-vous pour demain matin avec Messrs. Fullerton, Harrison et Leadbetter, notaires à Medchester pour parler entre autres de falsification.
— Et ensuite ?
— J’essaierai de voir certaines personnes.
— Celles qui étaient présentes à la soirée ?
— Non, celles qui étaient présentes à la préparation de la soirée.